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Vendredi 27 Janvier 2012

Analyses

Culture de marché, marché de la culture

La Culture fait-elle encore recette ? Est-ce encore un champ que nos politiques investissent, et pour lequel ils proposent une vision de long terme ? Ces questions restent ouvertes au niveau européen, en particulier suite à la publication, fin novembre, des grandes lignes du programme européen « Europe créative » qui doit entrer en vigueur en 2014.

Par Rémi Praud


© European Parliament - Pietro Naj-Oleari
© European Parliament - Pietro Naj-Oleari
« Europe créative » c’est donc le nom du futur programme européen pour la Culture 2014-2020, doté de près d’1,8 milliards d’euros. L’automne 2011 a, en effet, vu fleurir bon nombre de propositions de la part de la Commission européenne afin de prévoir ce que seront les politiques et programmes européens après 2013.
L’Europe sera donc créative après cette date. Mais surtout elle devra être compétitive ! Tel est le programme imposé.

LE PRISME ECONOMIQUE

Le rôle économique de la Culture n’est pas un gros mot. La Commission le rappelle : la Culture représente environ 4,5% du PIB et 3,8% de l’emploi en Europe et a bénéficié d’une croissance moyenne de 3,5% entre 2000 et 2007 tandis que l’économie européenne globale croissait de 1%. Les politiques culturelles européennes doivent prendre en compte cet aspect économique : comment s’adapter aux changements technologiques et au passage au numérique, qui modifie considérablement la manière de travailler, comment aller à la rencontre de nouveaux publics, comment « exporter » la Culture européenne à travers le monde ? En d’autres termes comment poser les bases d’un modèle économique pérenne pour la Culture, qui fait face à une baisse des subventions publiques du fait de la crise économique actuelle ?

La Commission a trouvé un moyen de répondre à l’interrogation en inversant la question : il ne s’agit plus de savoir ce que l’économie peut faire pour la Culture mais ce que la Culture peut faire pour l’économie. Faire ainsi de la Culture un vecteur de croissance et de richesse en répondant aux objectifs de la stratégie Europe 2020, proposée début 2010 et devant donner un cadre stratégique pour les dix prochaines années, avec un mot d’ordre : développer une croissance intelligente, durable et inclusive. Tout un programme.

DES VALEURS OUBLIEES

Dans son programme « Europe créative », qui traite de la Culture en général mais aussi de l’audiovisuel, la Commission européenne souhaite donc répondre à deux objectifs majeurs : protéger et mettre en valeur la diversité culturelle et renforcer la compétitivité des secteurs de la Culture et de la création. Concrètement, elle innove peu sur le contenu et les axes de financements, favorisant notamment la coopération à l’échelle communautaire, mais elle réoriente son action vers un certain type d’acteurs : les industries culturelles et créatives, plus à même de participer à l’effort de croissance que les opérateurs culturels publics ou para-publics largement subventionnés. Pour aller encore plus loin dans la logique, la Commission propose la mise en œuvre d’une « facilité financière » visant à garantir des prêts bancaires aux acteurs du secteur. En définitive, on imagine mal des opérateurs publics, au modèle économique fragile, être visés par ce genre de pratiques. Là encore il s’agit donc d’accompagner le secteur privé. Rien de bien condamnable à cela sauf que l’on oublie l’objectif premier qui sous-tendait la mise en œuvre de politiques culturelles au niveau européen : favoriser l’émergence d’une citoyenneté européenne.

Comment favoriser la création d’un espace culturel commun via le dialogue culturel, la diffusion des œuvres à travers l’Europe, la mobilité des artistes etc. ? Pour finalement contribuer au renforcement du sentiment d’appartenance à un projet commun, à la mise en mouvement de valeurs communes, en somme rapprocher les peuples européens et renforcer notre identité commune. Tel était le fil rouge jusqu’ici et qui semble avoir été oublié.

EUROPE 2020 : MERE DE TOUTES LES POLITIQUES

La raison de cette réorientation se trouve à l’évidence dans un assèchement progressif et généralisé des financements pour des secteurs peu lucratifs et au moindre impact sur le développement économique, mais il se trouve aussi dans un combat de fond bien plus prosaïque. Celui qui oppose une Direction générale de la Commission européenne en charge de la Culture (DG EAC ), de moindre envergure et souvent marginalisée, à des Directions générales bien plus puissantes comme la Concurrence, le Budget ou le Marché intérieur, ou même le Secrétariat général de la Commission.
Comment faire valoir la pertinence d’un programme culturel dans ce rapport de force déséquilibré alors que l’existence même d’un tel programme est menacée ? La riposte est simple et de l’ordre d’un compromis faustien : mettre la Culture au service de l’économie et contenter les plus puissants, en érigeant Europe 2020 et ses aspirations de croissance au rang de cadre de pensée politique unique.

Hélène Ahrweiler se mettant dans la peau de Jean Monnet avait dit, il y a près de 25 ans, « Si c’était à refaire je commencerais par la Culture ». Cette fausse citation, qui a pourtant été très largement reprise et commentée témoigne d’une certaine nostalgie d'une intégration européenne qui, au lieu d'avoir été bâtie à partir de l'économie, serait partie de la culture. A l’évidence, on ne crée pas une identité autour d’un marché, il faut de la substance. La Culture en est assurément l’un des composants.



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