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Vendredi 9 Septembre 2011

Analyses

Vers un réveil démocratique

Jamais la démocratie n’avait été installée ou en passe de l’être dans autant d’Etats dans le monde. C’est comme si « le plus mauvais des systèmes hormis tous les autres » arrivait enfin à son apogée. Hier, c’était l’empire soviétique qui implosait. Aujourd’hui ce sont les peuples arabes qui se soulèvent contre leurs dictateurs. Reste que les différences qui existent entre ces deux événements planétaires sont tout aussi importantes à prendre en compte que leurs points communs.

Par Charles Baillieu


Vers un réveil démocratique

En l’occurrence, il est une chose qui frappe immédiatement l’esprit : alors que la chute du Mur et du Rideau de fer s’est faite dans un état de liesse à peu près général, celle des barbelés benalistes (puisque c’est la Tunisie qui enclencha le mouvement) suscita en premier lieu, de ce côté-ci de la Méditerranée, des réactions plus mitigées. Il était certes de bon ton de saluer les « progrès de la liberté ». Mais les pays européens ne semblaient pas particulièrement pressés à l’idée de voir ces régimes tomber. Et leurs citoyens sont longtemps restés dans un attentisme qui est loin de les avoir honorés – à l’exception il est vrai de certains mouvements de pensée et, bien sûr, des communautés d’origine maghrébine.

LA FATIGUE DEMOCRATIQUE

On pourra dire que certains précédents historiques malheureux, depuis les guerres d’Irak ou d’Afghanistan jusqu’aux conflits de l’ex-Yougoslavie, ont sans doute contribué à la timidité européenne. Cependant l’explication, si elle devait s’arrêter là, resterait trop courte. La peur des phénomènes migratoires et, derrière elle, celle de la culture et de la religion musulmanes jouent là-dedans un rôle tout aussi primordial. Il y a plus : en laissant ainsi le doute l’emporter sur l’enthousiasme à propos de révolutions à peine commencées, c’est en réalité leur propre fatigue démocratique que les Européens ont exprimée. L’effondrement de l’illusion communiste avait soulevé de formidables espoirs mais ceux-ci se sont très vite essoufflés. Comme si les promesses du libéralisme politique et économique ne devaient jamais déboucher sur des réalisations concrètes. La « fin de l’histoire » a bien failli avoir lieu,  seulement elle n’aurait eu que peu à voir avec ce que Francis Fukuyama envisageait. Tout se passait comme si l’idéal démocratique perdait en substance et en vitalité ce que les régimes démocratiques engrangeaient en étendue. La démocratie gagnait, mais elle s’appauvrissait. Elle ne parvenait pas à ses fins parce qu’elle voyait ses « ennemis de l’extérieur » diminuer en nombre. Elle arrivait à sa fin, mais parce qu’elle mourrait petit à petit, de l’intérieur. Les troubles auxquels la construction européenne se trouve confrontée depuis plusieurs années en sont d’ailleurs un symptôme, elle qui avait fait du projet démocratique à la fois son ADN et son horizon. Tout comme le tournant sécuritaire dans lequel se sont engagés, dans le « même temps, de nombreux Etats occidentaux. Il leur fallait bien trouver une nouvelle source d’énergie et de légitimité ; et la quête de sûreté et de protection de citoyens de plus en plus déboussolés leur offrait, de ce point de vue, un débouché assez évident.

Pour beaucoup d’Européens, la question initialement posée par les soulèvements arabes n’était donc pas « à quand une démocratie encore plus étendue ? », mais bien plutôt : « à quoi bon ? ». Ce ne sont pas tellement les révolutionnaires tunisiens ou égyptiens qui leur faisaient peur, ni même les éventuels extrémistes religieux, mais ce qu’ils percevaient comme l’incapacité de la démocratie à s’installer et à fonctionner véritablement. Incapable de prendre en charge la complexité du monde, la fragilité des sociétés, la lutte contre les inégalités en Europe, elle leur semblait tout simplement déjà condamnée à suivre, sur d’autres rivages, le même destin déclinant. Elle était inutile, avant même d’y être pleinement apparue. Difficile, dans ces conditions, de souhaiter son avènement.

L'APPEL D'AIR VERS UN REVEIL DEMOCRATIQUE

L’ironie de l’histoire, c’est que le soulèvement tunisien et la dynamique qui s’en est suivi apparaissent ainsi comme révélateurs d’un malaise tout ce qu’il y a de plus européen… et commencent déjà à y apporter une réponse. Evidemment, il est encore bien trop tôt pour juger de ce que sera la suite. Il y aura des faux départs, des rebondissements, des retours en arrière. Mais le simple fait que des révolutions politiques soient encore possibles, qui plus est dans des régions qu’une part non négligeable de la doxa européenne considérait comme imperméables à des surgissements de ce genre, constitue déjà en soi un démenti formidable au pessimisme qui nous frappait collectivement. Tunisie, Egypte, Libye, Syrie : le réveil des anciennes colonies européennes obligent l’Europe à se ressaisir. Il n’est pas question ici de devoir moral ni de compétition : simplement d’un voile qui tombe. Nous ne pouvons plus ignorer nos failles, nos inquiétudes et nos contradictions, et nous savons désormais qu’aucune fatalité ne se trouve derrière elles. L’appel d’air est salutaire. Sur le plan intellectuel, la réflexion sur l’idéal démocratique – qui peinait à se faire entendre tout en reprenant déjà du poil de la bête – a tout à la fois une justification nouvelle et un terrain tout trouvé. Sur le plan politique et citoyen, si les choses sont évidemment compliquées et s’il faut se garder de tout rapprochement hâtif, il serait bien difficile de n’entendre aucun écho de la révolution arabe dans le tonnerre qui gronde au sein de plusieurs Etats membres, depuis les manifestations en Grèce jusqu’aux émeutes au Royaume-Uni, sans oublier bien sûr les Indignados espagnols.


Charles Baillieu












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